En 1939, alors que l’Europe s’apprête à basculer dans le chaos, Citroën prépare en secret la naissance d’une icône : la TPV, ou « Toute Petite Voiture », ancêtre direct de la mythique 2CV. Conçue pour répondre à un cahier des charges inédit et rigoureux, elle incarne un idéal d’accessibilité, d’économie et de simplicité dans un contexte européen marqué par la montée des véhicules populaires. Cette voiture, à la silhouette radicale mais fonctionnelle, est bien plus qu’un simple prototype ; elle est un symbole d’innovation et de vision sociale, témoignant de la volonté de Citroën de démocratiser la mobilité automobile pour les populations rurales et modestes. Lors du salon Rétromobile 2026, cette antériorité rare et précieuse a été mise en lumière, soulignant l’importance historique de ce modèle dans le paysage de l’auto ancienne.
Face à la stratégie des autres grands constructeurs européens comme Volkswagen en Allemagne ou la Fiat 500 Topolino en Italie, la TPV avait un positionnement clairement défini basé sur la sobriété et la praticité. Ce projet initié avant la Seconde Guerre mondiale ne manquait pas de surprises techniques et de choix très audacieux, que seule une analyse approfondie permet de pleinement apprécier. Ce véhicule révolutionnaire, bien que peu connu, a su garder son aura grâce à un développement méticuleux mené par des ingénieurs visionnaires autour de Pierre-Jules Boulanger. Aujourd’hui, sa restauration et sa présentation à l’occasion de manifestations comme Rétromobile ravivent la mémoire d’une époque où l’automobile pouvait encore être un vecteur social et technique à la fois.
Au-delà de son aspect technique, la TPV, future 2 CV, révèle aussi une histoire humaine passionnante, mêlant innovations mécaniques audacieuses, stratégie industrielle et résistances au contexte géopolitique de son temps. Avec seulement quelques exemplaires ayant survécu aux destructions liées à la guerre, ce modèle se présente comme un trésor exceptionnel permettant de retracer les débuts d’une voiture devenue légendaire. Comment ce projet alliant économie, simplicité et technologies avant-gardistes a-t-il été conçu et quelles sont les leçons qu’on peut encore en tirer aujourd’hui ? Retour sur l’ancêtre de la voiture populaire française par excellence.
En bref :
– La Citroën TPV/2 CV A, dévoilée pour la première fois en 1939, est le prototype fondateur de la 2CV, conçue pour transporter quatre personnes et 50 kg de bagages à 50 km/h.
– Sous la direction de Pierre-Jules Boulanger, Citroën a élaboré un cahier des charges très précis, axé sur la simplicité, la robustesse et un entretien facile, adapté aux campagnes françaises.
– Ce projet a été interrompu à cause de la Seconde Guerre mondiale, et seule une poignée d’exemplaires ont survécu, restaurés et exposés notamment au salon Rétromobile 2026.
– L’architecture légère, l’innovation technique comme l’usage du magnésium, et des solutions non conventionnelles telles que les portières pivotantes et un toit en toile soulignent le caractère révolutionnaire de ce modèle.
– Cette voiture ancienne a profondément marqué l’histoire automobile, influence toujours la conception des voitures populaires et s’impose désormais comme un véritable symbole automobile vintage.
Un contexte européen pour la naissance de la Citroën TPV : la quête de la voiture du peuple
Dans les années 1930, l’Europe s’engage dans une course effervescente au développement de voitures populaires, sensibles aux changements sociaux et économiques qui suivent la crise de 1929. L’essor de la Ford Model T aux États-Unis a montré tout le potentiel économique de la motorisation de masse. En réaction, plusieurs pays européens développent leurs propres « voitures du peuple » pour motoriser des classes sociales jusque-là éloignées de la pratique automobile.
Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et France ont chacun initié des projets ambitieux. En Allemagne, la Volkswagen, pensée pour « le peuple », prépare son avenir sous l’impulsion de Ferdinand Porsche. Les Britanniques s’appuient déjà sur l’Austin Seven, tandis que l’Italie investit dans la très petite Fiat 500 Topolino. La France ne reste pas à la traîne et Citroën lance dès 1937 le programme TPV (Toute Petite Voiture) avec pour objectif d’ouvrir l’automobile à la population rurale et ouvrière.
Cette volonté s’inscrit dans une approche très pragmatique, contemplant des besoins précis : le véhicule devait être capable de transporter quatre passagers et 50 kilos de bagages — ironiquement, on parle alors de pommes de terre, témoignage de la ruralité ciblée — à une vitesse de l’ordre de 50 km/h. La mission est claire : créer une voiture économique et simple d’utilisation dans un environnement souvent hostile, notamment les chemins ruraux qui ne ménageaient pas les plus fragiles des véhicules.
Le contexte historique est déterminant : alors que l’Europe bascule vers une période de tensions croissantes menant à la Seconde Guerre mondiale, l’industrie automobile française tente de se doter d’un véhicule à bas coût et facile à entretenir. Le projet TPV défie ainsi les standards de l’époque, cherchant à conjuguer sobriété, fonctionnalité et fiabilité. Mais en octobre 1939, juste avant le Salon de Paris, le conflit éclate et bouleverse toutes les ambitions. La quasi-totalité des prototypes est détruite sur ordre de Pierre-Jules Boulanger, dans une démarche secrète pour protéger l’innovation.

Les choix techniques et le cahier des charges rigoureux du projet TPV
Le projet TPV repose sur un cahier des charges exceptionnellement précis, élaboré sous la houlette de Pierre-Jules Boulanger. En pleine montée en puissance du manufacturier Michelin, qui détient alors Citroën, ce dernier donne une instruction forte : la voiture doit garantir l’accessibilité aux populations rurales tout en valorisant la vente de pneus Michelin. La simplicité mécanique et la facilité d’entretien sont donc au cœur des préoccupations.
Le cahier des charges impose plusieurs critères : quatre places assises, une charge utile de 50 kg, un moteur de deux chevaux fiscaux (d’où l’appellation 2 CV), une vitesse maximale comprise entre 50 et 60 km/h, une boîte de vitesses à trois rapports, une consommation ne dépassant pas 3 litres aux 100 kilomètres, une traction avant et une capacité à traverser les champs sans casse, notamment pour protéger un panier d’œufs.
Plusieurs innovations techniques sortaient alors des sentiers battus. Le recours à des matériaux légers comme le magnésium pour la suspension démontre l’audace de l’équipe technique menée par André Lefèbvre, assisté de Pierre Meyer, Alphonse Forceau et Jean Muratet. Cette dernière, en charge de la carrosserie, collabore avec Flaminio Bertoni dont le design pratique mais radical forge l’identité visuelle atypique du véhicule.
Le style fonctionnel va à contre-courant des modes et du luxe automobile de l’époque. Ainsi, le TPV présente des détails originaux, tels que son toit en toile imprégnée ouvrable, ses portières aux formes circulaires pivotantes et ses sièges suspendus au pavillon, conçus comme des hamacs afin d’alléger la structure. L’idée radicale de bannir tout ornement superflu répond à une logique pragmatique et économique qui passe au second plan toute notion esthétique.
Le moteur bicylindre à plat refroidi par eau, d’une cylindrée de 375 cm³, ne délivre que 8 chevaux, suffisants pour une légèreté inférieure à 400 kg. Le démarrage s’opère à la manivelle, démonstration supplémentaire de son orientation vers un usage simple, et le véhicule s’attache à offrir une mécanique fiable, facile à réparer, et accessible aux débutants. Certaines solutions, comme un unique essuie-glace entraîné par le câble de compteur, ou un volant manuel pour l’actionner à l’arrêt, témoignent également de cette recherche constante d’économie.
Ce souci d’économie et de simplicité se retrouve aussi dans l’absence de clignotants et d’un deuxième feu arrière, en accord avec la réglementation de la fin des années 1930, mais fort éloigné des standards futurs. La conception audacieuse du TPV a ainsi marqué un jalon dans l’histoire automobile, donnant une idée très claire des exigences humaines et économiques de cette voiture ancienne. Pour approfondir les caractéristiques techniques, il est éclairant de consulter la documentation spécialisée sur le prototype TPV.
Les péripéties historiques et la guerre : interruption du projet TPV
Le destin de la Citroën TPV est profondément marqué par le contexte géopolitique tumultueux de la fin des années 1930. Alors que les 250 exemplaires de cette voiture révolutionnaire sont assemblés dans l’usine de Levallois-Perret en prévision du Salon de l’automobile de Paris en octobre 1939, la guerre éclate brusquement, stoppant net toute projection industrielle et commerciale.
Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne, déclenchant la deuxième guerre mondiale quelques jours plus tard. Face à cette situation, Pierre-Jules Boulanger prend la décision radicale de démonter et de détruire la presque totalité des véhicules TPV pour les soustraire à la curiosité occupante et préserver les secrets industriels de Citroën. Seuls quatre exemplaires survivent à cette purge, cachés dans des caves secrètes et dans le centre d’essais de La Ferté-Vidame, site stratégique de développement du projet.
Cette action s’inscrit aussi dans un acte de résistance économique et industrielle. Sous l’Occupation, Boulanger refuse obstinément de livrer les plans du TPV aux autorités allemandes, qui tentaient en échange d’obtenir des documents sur la Volkswagen. Cette confrontation illustre à quel point ce projet révolutionnaire incarne plus qu’un simple véhicule : il est aussi un symbole de la souveraineté industrielle française face à l’adversité.
Les travaux reprennent clandestinement en 1941, malgré la pénurie de matériaux. Le magnésium est ainsi abandonné au profit d’acier et d’autres alliages moins coûteux et plus disponibles. Le moteur refroidi par eau est conservé au début, mais ses problèmes en conditions hivernales incitent le développement progressif d’un moteur refroidi par air qui équipera les modèles d’après-guerre.
Alors que la guerre retarde son lancement commercial, la TPV devient un trésor de l’histoire automobile vintage, témoignant d’une époque où l’innovation et la résistance se mêlaient. Plusieurs exemplaires, redécouverts au cours des décennies suivantes, notamment à La Ferté-Vidame, ont permis une restauration minutieuse, offrant aujourd’hui un témoignage rare et précieux exposé lors d’événements majeurs comme Rétromobile 2026.
L’après-guerre et la transformation progressive vers la Citroën 2CV de série
Avec la fin du conflit, le contexte économique et social de l’après-guerre rend la voiture à bas coût encore plus pertinente. La TPV renaît sous des formes légèrement adoucies. L’équipe de développement menée par Walter Becchia améliore le moteur en adoptant un bicylindre à plat refroidi par air, toujours de 375 cm³, mais désormais délivrant 9 chevaux SAE, avec une boîte à trois rapports et une vitesse maximale qui se rapproche de 60 km/h.
La structure est renforcée par des traverses et gagne en rigidité. Le recours à des éléments emboutis en série permet de réaliser des galbes plus doux et plus élégants, contrastant avec la radicalité très fonctionnelle des prototypes d’avant-guerre. La suspension conserve son originalité technique, utilisant des tirants, ressorts hélicoïdaux latéraux et amortisseurs spécifiques, offrant une tenue de route remarquable pour l’époque, bien que bruyante.
Cependant, plusieurs compromis sont maintenus pour préserver le coût réduit : l’allumage simplifié entraîne une usure rapide des bougies, les essuie-glaces ne fonctionnent qu’en roulant via la connexion au compteur, et la voiture n’a pas de jauge de carburant classique, mais une tige graduée insérée dans le réservoir. Cette philosophie pragmatique caractérise parfaitement la 2 CV dès sa présentation officielle en 1948, avec une carrosserie finie mais toujours simple.
La présentation officielle au Salon de Paris, le 7 octobre 1948, fait grand bruit. La 2 CV, désormais ultérieure et beaucoup plus connue, est critiquée pour son style particulier et son secret longtemps gardé. Pourtant, la voiture trouve une place importante dès sa commercialisation en 1949, devenant rapidement une voiture révolutionnaire par son prix, sa polyvalence et sa simplicité d’entretien. Sa production dépassera les cinq millions d’exemplaires, un record pour l’industrie automobile française.
Le parcours de la TPV vers la 2 CV de série est l’incarnation d’une révolution technique et sociale dans la mobilité automobile, orchestrée avec méthode et vision. Ce témoignage unique est aussi accessible à travers des ressources spécialisées qui documentent avec précision cette transition fondamentale en France.
La Citroën TPV au Rétromobile 2026 : redécouverte et célébration de la voiture légendaire
La présentation du prototype Citroën TPV/2 CV A au salon Rétromobile 2026 a rappelé l’importance capitale de cette voiture ancienne dans l’histoire automobile. Restaurée avec un soin extrême, cette voiture témoigne à la fois d’un héritage technique remarquable et de la nécessité d’une approche minimaliste dans la conception d’automobiles », distinguée dans un paysage dominé par les innovations souvent coûteuses.
Ce modèle, exposé au milieu de six concepts historiques, est aujourd’hui reconnu comme un joyau de l’automobile vintage, fascinant aussi bien les historiens de l’automobile que les passionnés. Grâce à son aura intacte malgré les décennies, cette Citroën TPV rappelle la philosophie de Pierre-Jules Boulanger et la valeur sociale que véhicule l’idée d’une voiture accessible, pratique et économique.
La restauration exceptionnelle, accompagnée d’une médiation riche en anecdotes sur les innovations techniques et le contexte historique, permet au public d’apprécier la profondeur de cette œuvre industrielle. Outre son rôle symbolique, ce véhicule est une preuve tangible de la capacité d’innovation française et de son rôle dans l’évolution des voitures populaires en Europe.










